Tino Rossi et Ajaccio : la voix d'une ville

Musique & scènes · Publié le 2026-10-23

Tino Rossi en costume blanc chantant au micro sur une scène, bras tendu, entouré de danseurs
Tino Rossi au Casino de Paris lors de la dernière représentation de « Cinquante ans d'amour », le 2 janvier 1983. Photo : Simonet63, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Il suffit d'arriver à Ajaccio par la mer pour croiser son nom : le port de plaisance de la vieille ville s'appelle port Tino Rossi. Né dans la cité impériale en 1907, le chanteur a été pendant un demi-siècle l'une des voix les plus populaires de France. Son lien avec sa ville natale tient autant de la biographie que du mythe.

Un enfant de la vieille ville

Constantin Rossi, dit Tino, naît à Ajaccio le 29 avril 1907. Il commence à chanter jeune, d'abord à Ajaccio, en s'accompagnant à la guitare. Son répertoire de départ mêle chansons corses, romances napolitaines et succès du moment. Il part ensuite tenter sa chance sur le continent.

Sa voix de ténor léger, douce et très placée, tranche avec les chanteurs de la génération précédente. Elle convient parfaitement au micro et au disque, deux technologies qui transforment alors la chanson populaire : il n'est plus nécessaire de projeter la voix pour remplir une salle, on peut chanter près de l'oreille de l'auditeur.

Une carrière de demi-siècle

Le succès arrive au milieu des années 1930. En 1936, « Marinella », chanson et film du même nom, fait de lui une vedette. Le cinéma devient une seconde scène : il tourne de nombreux films, souvent construits autour de ses chansons. En 1946, il interprète « Petit Papa Noël » dans le film Destins. La chanson devient l'un des titres les plus vendus et les plus diffusés de l'histoire du disque en France, et un classique des fêtes de fin d'année, réédité chaque hiver depuis des décennies.

Sa carrière traverse les modes. Il continue de remplir les salles jusqu'au début des années 1980. Sa dernière série de représentations, « Cinquante ans d'amour », au Casino de Paris, commencée en 1982, s'achève le 2 janvier 1983, selon la légende de la photographie qui illustre cet article. Il meurt le 26 septembre 1983 à Neuilly-sur-Seine.

Ce qu'Ajaccio garde de lui

Le chanteur n'a jamais rompu avec sa ville. Après sa mort, il est inhumé à Ajaccio, dans le caveau familial. La ville a donné son nom au port de plaisance de la vieille ville, le port Tino Rossi, au pied de la citadelle ; nous présentons ce quartier dans notre article sur la citadelle et la vieille ville.

En 1990, La Poste lui consacre un timbre dans une série dédiée aux artistes de la chanson. Cette reconnaissance officielle confirme la place singulière qu'il occupe dans la mémoire collective française, au-delà de la Corse.

Un chanteur corse ?

La question peut sembler étrange, mais elle se pose. Tino Rossi a chanté en corse, notamment des chansons traditionnelles et des berceuses, et il a contribué à faire connaître sur le continent l'image d'une Corse sentimentale et ensoleillée. Mais l'essentiel de sa carrière s'est fait en français, dans le registre de la chanson de variétés, très loin des formes polyphoniques de l'île.

Il appartient ainsi à une autre histoire que celle du chant traditionnel : celle de la chanson populaire du XXe siècle, du disque et du cinéma. Les deux histoires se croisent pourtant. La popularité de Tino Rossi a entretenu une demande pour la « chanson corse » sur le continent, et les groupes du riacquistu des années 1970 se sont en partie construits contre cette image, en revenant aux formes anciennes et au chant collectif. Sur ces formes, voir notre article sur la paghjella.

Écouter Tino Rossi aujourd'hui

Pour aborder ce répertoire, quelques pistes :

Les archives audiovisuelles publiques et la Bibliothèque nationale de France, dont le département de l'Audiovisuel conserve le dépôt légal des phonogrammes, sont les meilleurs points de départ pour une écoute documentée. Les bibliothèques d'Ajaccio peuvent aussi orienter vers des fonds locaux ; voir notre article sur les bibliothèques et archives d'Ajaccio.

D'autres rencontres entre musique et parole ont marqué la ville, comme le concert-lecture d'Hubert Reeves en 2016, raconté dans notre article sur « Terre, planète bleue ».

Une image de la Corse

La popularité de Tino Rossi a longtemps façonné l'image que le public continental se faisait de la Corse : une île de soleil, de mer et de sérénades, plus proche de la carte postale que de la réalité sociale d'un territoire marqué par l'exode rural et l'émigration. Cette image a eu ses avantages, en rendant la Corse familière et désirable, et ses inconvénients, en la réduisant à un décor.

Le regard porté sur le chanteur a d'ailleurs changé avec le temps. Longtemps célébré comme une fierté locale, il a été perçu par une partie de la génération du riacquistu comme le symbole d'une culture corse folklorisée pour le continent. Aujourd'hui, la distance permet de l'écouter pour ce qu'il fut : un grand interprète de la chanson populaire de son temps, qui n'a jamais renié ses origines.

À Ajaccio, sa mémoire est surtout présente dans le paysage du port et dans les conversations. On peut la rattacher à une histoire plus large de la ville au XXe siècle, celle d'une cité qui vit de plus en plus de son image et de son attractivité touristique.

Sources