Le cantu in paghjella, chant polyphonique corse inscrit par l'Unesco

Musique & scènes · Publié le 2026-10-18

Église romane en pierre à clocher carré, sur une hauteur boisée de Castagniccia, sous un ciel bleu
L'église Santa Riparata de Morosaglia, en Castagniccia. La paghjella se chante aussi bien à la messe et en procession que sur la place du village. Photo : Pierre Bona, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

La paghjella est l'une des formes les plus connues de la musique corse, et l'une des plus mal comprises. Ce n'est ni un genre de concert ni un folklore figé : c'est une manière de chanter à plusieurs voix, transmise oralement, entre l'église, la place du village et la foire. En 2009, l'Unesco l'a inscrite sur la liste du patrimoine culturel immatériel nécessitant une sauvegarde urgente.

Trois voix, un ordre

Selon la fiche de l'Unesco consacrée au cantu in paghjella, ce chant est interprété par des hommes, toujours a cappella. Il combine trois registres vocaux, qui entrent toujours dans le même ordre :

Les chanteurs se tiennent souvent en cercle serré, une main posée sur l'oreille ou sur l'épaule d'un voisin, pour mieux s'entendre et ajuster leur justesse. Les ornements de la terza, les tenues du bassu et les accords obtenus par l'écoute mutuelle donnent au chant sa couleur. La fiche de l'Unesco souligne aussi l'usage important de l'écho.

Profane et sacré

La paghjella appartient à deux mondes. Elle a un répertoire profane, chanté dans les bars, sur les places de village et lors des foires agricoles, et un répertoire liturgique, chanté pendant les messes et les processions. La fiche précise que les textes sont en corse, mais aussi en sarde, en latin et en grec, ce qui rappelle les circulations méditerranéennes du répertoire sacré.

Cette double appartenance explique que la paghjella soit si liée à la vie des villages et des paroisses. Le cycle des fêtes religieuses, les confréries et les processions ont longtemps été des occasions régulières de chant collectif, et le lieu où les jeunes garçons entendaient les voix des aînés.

Une transmission orale

D'après l'Unesco, la transmission se fait principalement oralement, par l'observation, l'écoute, l'imitation et l'immersion. Les jeunes garçons apprennent d'abord en assistant aux offices quotidiens, puis rejoignent, adolescents, le chœur de la paroisse. On n'apprend pas la paghjella sur partition : on l'apprend à côté de ceux qui la chantent.

C'est précisément ce mode de transmission qui la rend vulnérable. Il suppose que plusieurs générations vivent au même endroit et chantent ensemble, régulièrement. Or la Corse rurale a connu au XXe siècle un exode massif vers les villes et le continent.

Pourquoi une « sauvegarde urgente »

L'Unesco tient plusieurs listes. La liste représentative rassemble des pratiques vivantes ; la liste de sauvegarde urgente vise celles dont la transmission est menacée à court terme. La paghjella a été inscrite en 2009 sur cette seconde liste. La fiche en donne les raisons : la transmission entre générations a fortement diminué, notamment du fait de l'émigration des jeunes ; le répertoire s'est appauvri en conséquence ; et, sans intervention, la paghjella risque de ne survivre que comme produit touristique, coupée de la communauté qui lui donne son sens.

L'inscription engage l'État qui l'a demandée, ici la France, à mettre en œuvre un plan de sauvegarde et à en rendre compte périodiquement. Elle ne transforme pas la paghjella en monument : elle vise à maintenir les conditions de sa pratique.

Paghjella et « polyphonie corse »

Depuis les années 1970, ce qu'on appelle le riacquistu, la réappropriation de la culture et de la langue corses, a fait naître de nombreux groupes vocaux. Ils ont fait connaître la polyphonie corse bien au-delà de l'île, sur scène et au disque. Leur travail a beaucoup contribué au regain d'intérêt pour le chant traditionnel, mais il ne faut pas confondre ces créations, souvent arrangées et écrites, avec la pratique villageoise que décrit l'Unesco.

La paghjella n'est qu'une des formes de la polyphonie corse. On rencontre aussi des chants liturgiques propres à certaines paroisses, des chants de confréries et diverses formes de chant improvisé. La langue y tient une place centrale ; sur sa situation actuelle, voir notre article sur la langue corse aujourd'hui.

Écouter avec respect

Pour qui découvre la Corse, l'occasion d'entendre une paghjella se présente souvent lors d'une fête patronale, d'une procession ou d'une messe. Quelques principes simples s'appliquent :

  1. Une messe ou une procession n'est pas un spectacle : on y assiste en silence, sans gêner les participants.
  2. On demande avant de filmer ou de photographier les chanteurs de près.
  3. On évite d'applaudir à l'église, sauf invitation.
  4. Les concerts de groupes polyphoniques sont une autre expérience, tout aussi légitime, mais ce n'est pas la même chose.

D'autres rencontres entre musique et parole ont marqué la vie culturelle d'Ajaccio, comme le concert-lecture d'Hubert Reeves et de l'Ensemble Calliopée en 2016 : voir notre article. Et pour la chanson populaire, la figure de Tino Rossi reste indissociable de la ville.

Une polyphonie méditerranéenne

La paghjella n'est pas un cas isolé. D'autres traditions polyphoniques de tradition orale existent autour de la Méditerranée, et plusieurs ont été reconnues par l'Unesco. La plus proche, géographiquement et musicalement, est le canto a tenore de Sardaigne, chant pastoral à quatre voix d'hommes, proclamé chef-d'œuvre du patrimoine oral et immatériel de l'humanité en 2005, puis intégré en 2008 à la liste représentative du patrimoine culturel immatériel. Ces rapprochements rappellent que les îles de la Méditerranée occidentale ont partagé des formes de chant collectif, tout en développant chacune ses répertoires et ses manières propres.

Sources