La langue corse aujourd'hui : locuteurs, transmission, statut et enseignement

Lettres, langue & idées · Publié le 2026-10-19

Plaque de rue bilingue sur un mur d'Ajaccio : « Rue Saint-Charles » en français et « Stretta San Carlu » en corse
Plaque de rue bilingue français-corse dans la vieille ville d'Ajaccio. Photo : Andria Ferrari, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Le corse est partout visible : sur les panneaux de signalisation, les plaques de rue, les enseignes, à la radio. Il est beaucoup moins entendu dans les conversations ordinaires. Ce décalage entre visibilité et usage est au cœur des débats sur l'avenir de la langue. Les études publiées par la Collectivité de Corse permettent de le mesurer.

Combien de locuteurs ?

Compter les locuteurs d'une langue régionale est difficile : il n'existe pas de question sur la langue dans le recensement, et les enquêtes reposent sur des déclarations. Une étude publiée en octobre 2021 par la Direzzione Lingua Corsa de la Collectivité de Corse fait le point. Ses chiffres proviennent pour l'essentiel de l'enquête sociolinguistique menée par l'institut OpinionWay du 19 au 26 novembre 2012 auprès de 508 personnes de plus de 18 ans, complétés par des entretiens de terrain ; une nouvelle enquête était alors annoncée.

Les résultats sont nets. Une majorité, 58 % des répondants, déclare comprendre le corse assez bien ou bien ; 42 % disent le parler assez bien ou bien. L'étude en déduit qu'il y aurait en Corse entre 86 800 et 130 200 locuteurs potentiels. Mais elle ajoute aussitôt une nuance : l'écart entre l'envie de parler la langue, la compétence déclarée et la maîtrise réelle conduit à estimer le nombre de « bons locuteurs » à environ 30 000 personnes, en majorité âgées.

Un détail de méthode est révélateur : parmi les personnes qui avaient choisi de répondre au questionnaire en corse, une partie seulement a pu aller jusqu'au bout dans cette langue. Le sentiment d'appartenance linguistique est fort, la pratique effective plus fragile.

Une transmission familiale en recul

La rupture se lit d'une génération à l'autre. Selon l'étude, près d'un tiers (30 %) des personnes de plus de 65 ans indiquent que le corse était la première langue parlée dans leur famille ; elles ne sont plus que 2 % chez les 18-24 ans. Le français s'est imposé à la maison au fil du XXe siècle.

Chez ceux qui parlent corse, la langue est d'abord utilisée avec les parents et dans la fratrie, beaucoup moins entre époux et avec les enfants. C'est le signe d'une langue qui se parle encore « vers le haut », avec les aînés, mais de moins en moins « vers le bas ». Or c'est précisément cette transmission aux enfants qui assure la survie d'une langue.

Ce schéma est commun à beaucoup de langues régionales d'Europe. Il rejoint aussi le diagnostic fait par l'Unesco pour la paghjella, dont la transmission dépend de la présence des générations au même endroit : voir notre article sur le cantu in paghjella.

Un attachement fort

Le paradoxe est que l'attachement à la langue reste très élevé. Dans l'enquête de 2012, la langue revêt une importance particulière pour près de 86 % des personnes interrogées, et la plupart estiment que la population devrait, à l'avenir, pouvoir s'exprimer en corse comme en français. La langue est perçue comme un élément central de l'identité, même par ceux qui ne la parlent pas. Cet attachement explique le succès de l'enseignement bilingue et la présence du corse dans l'espace public.

Quel statut juridique ?

En droit français, la langue de la République est le français (article 2 de la Constitution). Depuis la révision constitutionnelle de 2008, l'article 75-1 dispose que « les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France ». Ce texte reconnaît leur existence sans leur conférer de droits opposables.

La loi du 21 mai 2021 relative à la protection patrimoniale des langues régionales et à leur promotion, dite loi Molac, a précisé plusieurs points : protection des langues régionales comme trésors nationaux, enseignement facultatif dans le cadre de l'horaire normal, signalétique bilingue. Le Conseil constitutionnel, saisi du texte, a censuré la disposition qui autorisait un enseignement « immersif », c'est-à-dire principalement dans la langue régionale, dans l'enseignement public, ainsi que l'usage de signes diacritiques des langues régionales dans les actes de l'état civil.

En Corse, l'Assemblée de Corse s'est prononcée en 2013 en faveur d'un statut de co-officialité du corse et du français. Cette délibération exprime une volonté politique, mais elle n'a pas de valeur juridique tant que la Constitution n'est pas modifiée en ce sens.

La place de l'école

Faute de transmission familiale, l'école est devenue le principal lieu d'apprentissage. L'enseignement du corse est proposé de la maternelle à l'université, sous plusieurs formes : enseignement de la langue comme matière, filières bilingues à parité horaire dans de nombreuses écoles, enseignement supérieur à l'Université de Corse, à Corte, qui forme aussi les enseignants. Pour les familles qui s'installent, la présence d'une filière bilingue peut d'ailleurs orienter le choix d'un quartier ; voir notre guide s'installer à Ajaccio.

L'étude de 2021 souligne toutefois une limite : l'école apprend à lire et à écrire la langue, mais ne suffit pas à créer des locuteurs si la langue n'est pas parlée en dehors de la classe. D'où l'importance accordée par les acteurs interrogés aux usages sociaux : sport, associations, médias, réseaux sociaux, vie professionnelle.

Une langue écrite et lue

Le corse a une littérature, des dictionnaires, une presse et une édition, même si leur diffusion reste limitée. Les bibliothèques et archives de l'île conservent des fonds anciens qui documentent son histoire ; voir notre article sur les bibliothèques et archives d'Ajaccio. La langue a aussi joué un rôle dans l'histoire politique et intellectuelle de l'île, à commencer par la période paoline, évoquée dans notre article sur Rousseau et la Corse.

Sources