Rousseau et la Corse : le « Projet de constitution » de 1765

Lettres, langue & idées · Publié le 2026-10-24

Gravure ancienne : portrait en médaillon de Jean-Jacques Rousseau, avec l'inscription J. J. Rousseau dans un cartouche
Portrait gravé de Jean-Jacques Rousseau par Augustin de Saint-Aubin, d'après Maurice Quentin de La Tour. Metropolitan Museum of Art, CC0.

Peu de textes ont autant contribué à l'image de la Corse dans l'Europe des Lumières qu'une phrase de Jean-Jacques Rousseau. Dans le Contrat social, en 1762, il écrit qu'« il est encore en Europe un pays capable de législation ; c'est l'île de Corse ». Deux ans plus tard, on lui demande d'en écrire la constitution. Le texte qu'il commence, resté inachevé, est un document singulier de l'histoire des idées.

Une île en révolution

Au milieu du XVIIIe siècle, la Corse est en révolte contre la domination génoise depuis 1729. En 1755, Pascal Paoli est élu général de la nation corse. La même année, une consulte réunie à Corte adopte une constitution qui organise un gouvernement fondé sur la représentation des communautés. Cette expérience politique, dans une petite île méditerranéenne, attire l'attention des philosophes et des voyageurs européens.

Elle intéresse d'autant plus qu'elle semble donner corps aux réflexions du temps sur la liberté des peuples, la souveraineté et la vertu civique. Un jeune Écossais, James Boswell, visite l'île en 1765, rencontre Paoli et publie quelques années plus tard un récit qui contribue à rendre la cause corse populaire en Grande-Bretagne.

La phrase du Contrat social

Dans le livre II du Contrat social, au chapitre consacré au peuple, Rousseau se demande quels peuples sont encore « propres à la législation », c'est-à-dire capables de recevoir de bonnes lois. Sa réponse est pessimiste pour l'Europe, à une exception près :

« Il est encore en Europe un pays capable de législation ; c'est l'île de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté mériterait bien que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J'ai quelque pressentiment qu'un jour cette petite île étonnera l'Europe. »

Orthographe modernisée.

La dernière phrase sera souvent relue, après coup, comme une prophétie de la carrière de Napoléon, né à Ajaccio sept ans plus tard. Rien n'indique que Rousseau ait pensé à autre chose qu'à l'expérience politique paoline.

La demande de 1764

En 1764, Matteo Buttafoco, officier corse au service de la France et proche des milieux paolistes, écrit à Rousseau. Il lui rappelle sa phrase et l'invite à devenir ce « homme sage » : à rédiger un plan de gouvernement pour la Corse. Rousseau accepte de s'y intéresser, demande des informations sur l'île, sa population, ses ressources, ses usages, et commence à rédiger en 1765.

Il ne connaît pas la Corse : il ne s'y rendra jamais. Il travaille à partir des renseignements qu'on lui fournit et de ses propres principes. C'est ce qui fait l'intérêt du texte : il montre comment un philosophe applique une théorie générale à un cas particulier, avec les forces et les limites de l'exercice.

Ce que dit le projet

Le Projet de constitution pour la Corse part d'un constat : la Corse est pauvre, rurale, peu peuplée, et c'est une chance. Rousseau y voit les conditions d'une république de citoyens égaux, à condition d'éviter les pièges qui ont corrompu les grands États.

Ce programme est plus une philosophie politique appliquée qu'un texte constitutionnel au sens moderne. Il dit davantage sur les idées de Rousseau, sa critique de la société commerçante et son idéal d'une république rurale, que sur la Corse réelle.

Un texte inachevé

Le projet s'interrompt rapidement. En 1765, la querelle née de ses Lettres écrites de la montagne, publiées contre les autorités de Genève, le rend indésirable à Môtiers, où il s'était réfugié : il doit quitter le village en septembre. Puis l'histoire de l'île bascule : par le traité de Versailles de 1768, Gênes cède ses droits sur la Corse à la France ; en mai 1769, la défaite des troupes paolistes à Ponte-Novu met fin à l'indépendance de fait. Paoli part en exil. Le projet perd son objet.

Le manuscrit reste inédit jusqu'en 1861, date de sa première publication dans un recueil d'œuvres inédites de Rousseau. Il a depuis été édité dans les œuvres complètes et fait l'objet de nombreuses études, en histoire des idées comme en histoire de la Corse.

Pourquoi le lire aujourd'hui

Le Projet intéresse à plusieurs titres. Il témoigne de l'écho européen de l'expérience paoline. Il montre les tensions de la pensée politique de Rousseau quand elle se confronte à un pays donné. Et il reste un point de référence dans les débats corses sur l'autonomie, l'économie rurale et l'identité, où il est régulièrement cité, parfois au prix de raccourcis.

Les éditions anciennes et les études se consultent dans les bibliothèques patrimoniales ; voir notre article sur les bibliothèques et archives d'Ajaccio. La question des rapports entre langue et nation, centrale à l'époque paoline où l'italien était la langue écrite de l'administration, se prolonge dans notre article sur la langue corse. Et sur une autre manière de faire dialoguer philosophie et société en Corse, voir les rencontres « Science et humanisme ».

Sources