Les rencontres « Science et humanisme » d'Ajaccio (2007-2016)

Lettres, langue & idées · Publié le 2026-10-20

Stephen Hawking dans son fauteuil sur une scène, face à un grand écran, lors d'une conférence publique
Stephen Hawking lors d'une conférence publique à Washington en avril 2008 ; le physicien a été l'invité le plus célèbre des rencontres d'Ajaccio. Photo : NASA/Paul Alers, domaine public.

Chaque été entre 2007 et 2016, Ajaccio a accueilli pendant quelques soirées de juillet un cycle de conférences grand public consacré aux sciences et à la philosophie. Physiciens, astrophysiciens, biologistes, philosophes et essayistes s'y sont succédé, le soir, face au golfe. Les rencontres se sont arrêtées en 2017. Cet article en retrace l'histoire à partir de sources publiques.

À lire avant tout : ce magazine est une publication indépendante. Il n'a aucun lien avec les organisateurs de ces rencontres ni avec le lieu qui les accueillait, et ne propose ni programme, ni billetterie, ni inscription. Les rencontres n'ont plus lieu depuis 2017.

Un cycle de conférences d'été

Les rencontres « Science et humanisme » (on lit aussi « Sciences et humanisme ») se présentaient comme un cycle annuel de conférences grand public. Le principe était simple : réunir, pendant quelques jours de juillet, des chercheurs et des penseurs reconnus autour d'un thème, et leur demander de s'adresser à un public non spécialiste. Les séances se tenaient en soirée, dans l'ancien lazaret d'Aspretto selon les bandes-annonces des éditions 2007 à 2014, sur la rive est du golfe d'Ajaccio, un monument historique alors restauré par ses propriétaires privés et ouvert à des expositions et concerts. Nous racontons l'histoire du bâtiment dans notre article sur le lazaret d'Aspretto.

Le programme de la septième édition, publié par France Bleu RCFM en juin 2013, donne une bonne idée du format : du mardi 16 au samedi 20 juillet 2013, une conférence à 21 h 30 le premier soir puis deux par soirée, à 18 h 30 et à 21 h 30, chacune confiée à un intervenant différent. Le thème de l'année, « Penseurs d'avenirs », portait sur « d'autres façons d'envisager le futur ».

Dix éditions, des thèmes récurrents

Les sources publiques ne permettent pas de reconstituer le programme complet de chaque année. Plusieurs éditions sont toutefois bien documentées, et elles dessinent quelques fils conducteurs.

La physique et le cosmos

La physique fondamentale et la cosmologie ont occupé une place centrale. Dans un article publié par The Conversation en mars 2018, à la mort de Stephen Hawking, le physicien et philosophe des sciences Étienne Klein raconte l'avoir rencontré « en 2008 à Ajaccio », en compagnie du physicien Jean Iliopoulos, « à l'occasion des rencontres “Science et humanisme” ». La bande-annonce de la première édition, en juillet 2007, consacrée à « L'Homme particules », annonçait déjà « la participation exceptionnelle de Stephen Hawking » : selon les sources, sa venue est donc datée de 2007 ou de 2008. Elle reste l'épisode le plus cité de l'histoire des rencontres. En 2010, pour la quatrième édition, « Mondes extrêmes », c'est Peter Higgs, le théoricien du boson qui porte son nom, qui figurait en tête d'affiche, aux côtés de Jean Iliopoulos et de l'astrophysicien Jean-Pierre Luminet. Étienne Klein lui-même y est intervenu à plusieurs reprises, au moins en 2008, 2010, 2012 et 2013 d'après les programmes annoncés ; en 2013, sa conférence s'intitulait « Le futur existe-t-il déjà dans l'avenir ? ». La même année, le cosmologiste Marc Lachièze-Rey se demandait « Quelle sera la physique du futur ? ».

L'éthique et le vivant

L'édition de 2009, la troisième, aurait été consacrée à l'éthique, mais nous n'avons pas retrouvé son programme publié. Seule certitude : la philosophe Corine Pelluchon indique sur son site être intervenue le 25 juillet 2009 aux « rendez-vous annuels Science et Humanisme », au lazaret, avec une communication sur « l'éthique pratique confrontée au pluralisme des valeurs ». Les sciences du vivant étaient présentes dès 2008, avec le paléoanthropologue Pascal Picq et l'exobiologiste André Brack pour le thème « Les origines », puis en 2010 avec Stanislas et Ghislaine Dehaene sur le cerveau humain. En 2012, les sixièmes rencontres, « Les déchiffreurs », annonçaient le philosophe Michel Serres, l'astrophysicien Hubert Reeves et le mathématicien Alain Connes. Ce croisement entre sciences, médecine et philosophie morale est caractéristique d'une époque où la bioéthique s'impose dans le débat public.

L'avenir et la société

En 2013, le programme publié par France Bleu RCFM réunissait l'économiste Jacques Attali (« Peut-on théoriser l'avenir ? »), le prospectiviste Joël de Rosnay (« La fin du futur »), l'ancienne spationaute et ministre Claudie Haigneré (« L'avenir en 3 dimensions »), l'essayiste Pascal Bruckner (« La passion de la peur »), le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond (« La pensée scientifique a-t-elle un avenir ? »), l'anthropologue et économiste Paul Jorion, qui consacrait sa conférence à John Maynard Keynes, et le romancier Bernard Werber.

La beauté, pour finir

La dixième édition, en 2016, avait pour thème « … de la beauté ». L'Ensemble Calliopée y a présenté avec l'astrophysicien Hubert Reeves un concert-lecture, « Terre, planète bleue », au palais des congrès d'Ajaccio, le jeudi 28 juillet. Nous y consacrons un article : Hubert Reeves et l'Ensemble Calliopée.

Des chercheurs face à un public d'été

La formule reposait sur un pari : un public de vacanciers et d'habitants viendrait, en plein été, écouter une heure de physique des particules ou de philosophie morale. Les conférenciers invités avaient pour la plupart l'expérience de la vulgarisation, par leurs livres ou par la radio. Le cadre comptait : un monument du XIXe siècle au bord de l'eau, une soirée d'été, la possibilité de prolonger la discussion après la conférence.

Ces rencontres se distinguaient des grands festivals de musique de l'été insulaire par leur sujet, mais elles en partageaient le calendrier et une partie du public. Elles ont contribué à faire d'Ajaccio, quelques jours par an, une étape du circuit des conférences scientifiques grand public, à côté d'institutions continentales comme les cités des sciences ou les universités populaires.

2017 : l'arrêt

En 2017, aucune session n'a été organisée. L'annonce publiée alors en ligne invoquait le manque de moyens et citait, pour s'en désoler, la formule souvent attribuée à Abraham Lincoln selon laquelle, si l'on trouve que la culture coûte cher, il faut essayer l'ignorance. Les rencontres n'ont pas repris depuis.

Pourquoi Wikipédia les cite

L'article « Critique de l'humanisme » de Wikipédia en français mentionne les rencontres dans sa section consacrée au « progrès technique », dans un passage sur l'humanisme face à la technoscience. Il y est noté que, de plus en plus, rares sont ceux qui s'interrogent sur la possibilité de conjuguer humanisme et technoscience, et que, « fondées en 2007, les rencontres “Sciences et humanisme” cessent en 2017 », la note renvoyant à l'ancienne page de présentation des rencontres. L'arrêt d'un cycle de conférences local y sert d'indice d'une évolution plus large : la question de savoir comment les sciences et les techniques peuvent servir un projet humaniste semble moins mobiliser.

On peut discuter cette lecture. La fin d'un cycle tient souvent à des raisons très concrètes, financières notamment, et d'autres rencontres du même type existent ailleurs. Mais la citation rappelle que ces soirées ajacciennes avaient une ambition qui dépassait la simple animation estivale : faire dialoguer les savoirs scientifiques et la réflexion sur ce que l'humain veut faire de ses connaissances.

Ce qu'il en reste

Il reste surtout des traces dispersées : des vidéos de présentation, des programmes repris par la presse régionale, des souvenirs d'intervenants. Pour qui s'intéresse aux grands thèmes abordés, les ouvrages des conférenciers restent accessibles en bibliothèque, notamment dans le réseau des bibliothèques d'Ajaccio. Sur la place des idées dans l'histoire de l'île, voir aussi notre article sur Rousseau et la Corse.

Sources