Le lazaret d'Aspretto à Ajaccio : histoire d'un bâtiment de quarantaine

Histoire & patrimoine · Publié le 2026-10-14

Plan ancien aquarellé d'un lazaret projeté à la pointe d'Aspretto : enceinte rectangulaire, bâtiments en rose autour d'une cour, légende manuscrite à gauche
« Plan d'un lazaret projetté au lieu dit Punta di Aspretto, dans le golfe d'Ajaccio ». Bibliothèque nationale de France (Gallica), domaine public.

À l'est d'Ajaccio, sur la pointe d'Aspretto, un ensemble de bâtiments en hémicycle tourne le dos à la ville et regarde le golfe. C'est un lazaret, c'est-à-dire un établissement conçu pour isoler les voyageurs et les marchandises venus de ports suspects d'épidémie. Son histoire, documentée par la base Mérimée du ministère de la Culture, est celle d'un équipement sanitaire arrivé trop tard.

Pourquoi un lazaret à Aspretto ?

Au XIXe siècle, les ports de la Méditerranée vivent encore sous le régime de la quarantaine. Un navire qui arrive d'une région où sévit la peste, le choléra ou la fièvre jaune doit déclarer son état sanitaire ; selon la « patente » qu'il présente, il peut être admis directement ou contraint à une période d'isolement. Les hommes sont alors logés dans un lazaret, les marchandises aérées et parfois désinfectées, avant que l'équipage et les passagers soient autorisés à entrer en ville. Notre article sur l'histoire des lazarets en Méditerranée retrace la naissance de ce système.

Ajaccio possédait déjà un lazaret, installé sur l'archipel des Sanguinaires, à l'entrée du golfe. Selon la notice Mérimée de l'ancien lazaret d'Aspretto, c'est en 1837 que l'intendance sanitaire d'Ajaccio demande son remplacement, l'établissement des îles étant jugé trop distant de la ville. Le choix se porte sur la pointe d'Aspretto, sur la rive nord-est du golfe : un site au bord de l'eau, accessible par la mer, mais séparé des quartiers habités. Sur l'histoire de l'archipel, voir notre article sur les Sanguinaires et la Parata.

Un chantier long, repris par l'État

La notice détaille les étapes. Les travaux commencent en 1843 sous la direction de Vincent Lottero, architecte de la ville. Ils sont interrompus en 1845, faute de crédits. L'État prend alors la construction à sa charge ; Lottero est remplacé par Jean-Baptiste François Cotin, architecte du département. La réception des travaux a lieu en 1847.

Cette chronologie explique sans doute les variations de dates qui circulent dans les guides et les articles de presse, où l'on lit tantôt 1841, tantôt 1847 ou 1848. La date de 1847 correspond à la réception des travaux selon la notice de protection ; d'autres dates peuvent renvoyer à une décision, à une adjudication ou à l'achèvement de finitions. En l'absence du dossier d'archives sous les yeux, la prudence impose de s'en tenir à la chronologie de la notice : demande en 1837, chantier de 1843 à 1847.

Un plan pensé pour séparer

La notice Mérimée décrit un ensemble de bâtiments juxtaposés ou reliés, alignés autour d'une cour centrale. Le bâtiment principal adopte une forme en hémicycle fermé, percé de quatre passages voûtés. Devant lui se trouve un second édifice, rectangulaire, à pignon triangulaire. L'ensemble est entouré d'un mur d'enceinte qui ménage un promenoir autour des bâtiments, et un jardin reliait autrefois les édifices à la mer et au débarcadère.

Ce dispositif correspond à ce que l'on attend d'un lazaret de l'époque :

Le plan reproduit en tête de cet article, conservé à la Bibliothèque nationale de France, montre un projet de lazaret « au lieu dit Punta di Aspretto ». Il permet de comparer l'intention et le bâtiment construit : enceinte rectangulaire, bâtiments organisés autour d'espaces ouverts, ouverture sur le rivage. Il faut le lire comme un document de projet, pas comme un relevé de l'état final.

Un lazaret sans quarantaine

La phrase la plus frappante de la notice tient en quelques mots : il semble que ce bâtiment n'ait jamais été utilisé comme lazaret, le ministre des Travaux publics ayant déclaré suffisants les lazarets de Toulon et de Marseille. Le contexte le rend plausible. Au milieu du XIXe siècle, la doctrine sanitaire évolue ; les conférences sanitaires internationales s'ouvrent à Paris en 1851, et la quarantaine systématique, coûteuse pour le commerce, est de plus en plus discutée. Un établissement achevé en 1847 pouvait déjà paraître superflu.

Le bâtiment connaît alors une série d'usages sans rapport avec la santé publique. La notice énumère : écurie, dépôt de tabac et de chanvre, atelier, logement pour les détenus qui travaillaient à la route impériale. Cette liste résume la trajectoire de nombreux édifices publics du XIXe siècle, recyclés au gré des besoins de l'administration. Certains récits évoquent aussi un usage lors d'épidémies de choléra ; nous n'avons pas trouvé de source primaire qui le confirme, et la notice de protection n'en parle pas.

La protection de 1977

Par un arrêté du 16 mars 1977, les façades et toitures ainsi que les murs de clôture de l'ancien lazaret sont inscrits au titre des monuments historiques. L'inscription est partielle : elle ne couvre pas les intérieurs. Elle signifie que tout projet de travaux sur les parties protégées doit être déclaré à l'administration chargée des monuments historiques, qui peut s'y opposer ou l'encadrer. La notice précise que la construction relève du deuxième quart du XIXe siècle et range l'édifice dans la catégorie « hôpital ».

À Ajaccio, il rejoint ainsi une liste de monuments où figurent aussi la citadelle, partiellement inscrite le 18 juillet 1975, la cathédrale, la maison natale de Napoléon ou le palais Fesch. Voir notre article sur la citadelle et la vieille ville.

De la ruine à la donation

Pendant longtemps, l'édifice se dégrade. Au milieu des années 1990, il passe à des propriétaires privés, maîtres des lieux depuis 1996 selon la presse locale, qui entreprennent sa restauration et y accueillent, pendant une vingtaine d'années, expositions, concerts et conférences, dont un cycle estival de conférences scientifiques et philosophiques que nous présentons dans notre article sur les rencontres « Science et humanisme ». Le 15 juin 2020, d'après Corse Net Infos, les propriétaires signent devant notaire la donation du bâtiment à la Ville d'Ajaccio, en vue d'un futur musée consacré à la peinture corse ; le maire s'engage alors à ce que ses successeurs mènent le projet à bien. Les modalités précises de l'acte n'ont pas été rendues publiques dans les sources que nous avons consultées.

Ce magazine n'est lié ni à l'ancien lieu culturel ni à la Ville : nous ne publions ni horaires ni programme. Pour tout projet de visite, il convient de se renseigner auprès de la mairie d'Ajaccio ou de l'office de tourisme.

Ce que le lazaret raconte

Le lazaret d'Aspretto illustre trois réalités de l'histoire de la Corse au XIXe siècle. D'abord, l'intégration de l'île dans un système sanitaire méditerranéen où Marseille et Toulon jouent le premier rôle. Ensuite, la dépendance des grands chantiers à l'égard des crédits de l'État, qui reprend ici un projet municipal en panne. Enfin, la plasticité des bâtiments publics, qui survivent à leur fonction initiale en changeant d'usage. Peu de monuments de l'île portent aussi clairement la trace d'une politique publique qui a changé pendant qu'on construisait.

Sources