Lazarets et quarantaines en Méditerranée, de Raguse à Marseille

Histoire & patrimoine · Publié le 2026-10-13

L'île du Lazzaretto Vecchio dans la lagune de Venise, longue ligne de bâtiments bas au ras de l'eau sous un ciel voilé
L'île du Lazzaretto Vecchio, dans la lagune de Venise, siège de l'un des premiers lazarets permanents. Photo : Godromil, Wikimedia Commons, domaine public.

Le mot « quarantaine » vient de l'italien quaranta giorni, quarante jours. Il rappelle que la Méditerranée a été, pendant près de cinq siècles, le laboratoire d'une politique sanitaire fondée sur l'isolement des navires, des équipages et des marchandises. Les lazarets, dont celui d'Ajaccio, en sont les témoins bâtis.

Une réponse à la peste

La peste noire atteint les ports méditerranéens en 1347-1348 et revient ensuite par vagues pendant plusieurs siècles. Sans connaître le bacille ni le rôle des puces, les autorités urbaines observent que la maladie arrive avec les navires et les caravanes. Elles en tirent une règle pratique : retenir à l'écart, pendant une durée fixée, ceux qui viennent d'un lieu touché, et ne les laisser entrer qu'une fois passé le délai sans que la maladie se déclare.

La plus ancienne mesure de ce type généralement citée est un décret de la république de Raguse, l'actuelle Dubrovnik, adopté en 1377 : les voyageurs venant de régions infectées devaient passer trente jours sur un îlot ou dans un lieu isolé avant d'entrer en ville. Le délai a ensuite été porté à quarante jours, peut-être par référence à des durées symboliques de la tradition religieuse et médicale, et c'est ce chiffre qui a donné son nom à l'institution.

Venise et l'invention du lazaret

Venise franchit une étape en 1423 en affectant de façon permanente une île de la lagune, Santa Maria di Nazareth, à l'accueil des malades et des suspects. L'île prend le nom de Lazzaretto, sans doute par contamination entre « Nazareth » et la figure de Lazare, patron des malades. Un second établissement, le Lazzaretto Nuovo, est créé plus tard dans le XVe siècle pour les personnes et marchandises en observation. Le modèle se diffuse ensuite dans les grands ports : Gênes, Livourne, Naples, Marseille, Malte.

Un lazaret type comprend plusieurs éléments, que l'on retrouve trois siècles plus tard dans le plan de celui d'Ajaccio :

La patente de santé

Le système repose sur un document : la patente de santé, délivrée au port de départ par les autorités sanitaires ou les consuls. Elle indique l'état sanitaire du lieu d'où vient le navire. Une patente « nette » signale l'absence de maladie ; une patente « suspecte » ou « brute » entraîne une quarantaine plus ou moins longue. À l'arrivée, le capitaine est interrogé à distance, parfois les papiers sont saisis avec des pinces ou passés au vinaigre. La durée de l'isolement dépend de la patente, de la nature de la cargaison et des incidents survenus pendant la traversée.

Dans les ports français, ce contrôle est exercé par des intendances ou bureaux de santé, composés de notables et de négociants. L'intendance sanitaire de Marseille, dont les archives sont conservées aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône, est la plus importante. C'est une intendance sanitaire du même type qui, à Ajaccio, demande en 1837 la construction d'un nouveau lazaret à Aspretto ; voir notre article sur le lazaret d'Aspretto.

1720 : l'échec de Marseille

La peste de Marseille montre à la fois l'efficacité attendue du système et ses failles. En mai 1720, un navire marchand, le Grand-Saint-Antoine, revient du Levant avec une cargaison de tissus. Des décès ont eu lieu à bord. Le navire est placé en quarantaine, mais les règles sont appliquées avec une certaine souplesse, sous la pression d'intérêts commerciaux liés à la foire de Beaucaire. La maladie gagne la ville en juin. L'épidémie, qui s'étend ensuite à la Provence, fait plusieurs dizaines de milliers de morts à Marseille, une part considérable de sa population.

L'épisode a renforcé, au XVIIIe siècle, la rigueur des contrôles sanitaires dans les ports français. Il a aussi nourri une abondante production d'archives, d'images et de récits qui font de 1720 un moment fondateur de la mémoire sanitaire méditerranéenne.

Le XIXe siècle : choléra et remise en cause

Au XIXe siècle, la peste recule en Europe occidentale, mais le choléra, venu d'Asie, provoque plusieurs pandémies à partir des années 1830. En France, la loi du 3 mars 1822 relative à la police sanitaire organise le dispositif : patentes, quarantaines, intendances et commissions sanitaires dans les ports. De nombreux lazarets sont construits ou reconstruits à cette époque, comme celui d'Aspretto.

Dans le même temps, la quarantaine est critiquée. Les négociants dénoncent son coût, les médecins débattent de la contagion, et la navigation à vapeur raccourcit les traversées. Les États européens réunissent à Paris, en 1851, la première conférence sanitaire internationale pour tenter d'harmoniser leurs règles. Il faudra plusieurs décennies et plusieurs conférences pour aboutir à des conventions ; elles sont les lointaines ancêtres du Règlement sanitaire international de l'Organisation mondiale de la santé.

À la fin du siècle, la découverte des agents infectieux, notamment du bacille de la peste par Alexandre Yersin en 1894, transforme la logique : on ne cherche plus seulement à attendre que la maladie se déclare, on peut la diagnostiquer, désinfecter de manière ciblée et, plus tard, vacciner. Les grands lazarets perdent leur raison d'être et sont reconvertis, abandonnés ou détruits.

Ce qu'il reste des lazarets

Autour de la Méditerranée, les lazarets survivent sous des formes très diverses : îles-musées, sites archéologiques où l'on fouille les sépultures d'épidémies, casernes, prisons, hôtels, centres culturels. En Corse, deux lieux en conservent la mémoire autour d'Ajaccio : l'archipel des Sanguinaires, qui abrita l'ancien lazaret de la ville, et la pointe d'Aspretto. Notre article sur les Sanguinaires et la Parata évoque le premier ; les tours littorales, autre dispositif de surveillance des côtes, sont présentées dans notre article sur les tours génoises.

Ces bâtiments rappellent une évidence que les épidémies récentes ont remise en lumière : l'isolement a longtemps été la seule réponse disponible face aux maladies infectieuses, et son efficacité dépendait moins des murs que de la rigueur avec laquelle les règles étaient appliquées.

Sources