« Terre, planète bleue » : Hubert Reeves et l'Ensemble Calliopée à Ajaccio

Le jeudi 28 juillet 2016, au palais des congrès d'Ajaccio, l'astrophysicien Hubert Reeves et l'Ensemble Calliopée ont présenté « Terre, planète bleue », un concert-lecture qui faisait dialoguer un poème, des œuvres de Bach à Penderecki et des images de l'univers. Le spectacle s'inscrivait dans la dixième et dernière édition des rencontres « Science et humanisme ». Retour sur une soirée qui condensait une idée ancienne : la musique et l'astronomie parlent, chacune à sa manière, d'harmonie.
Le spectacle
D'après la présentation publiée par l'Ensemble Calliopée, « Terre, planète bleue » s'organisait autour d'un poème écrit par Hubert Reeves. Le texte était porté à deux voix, celle de l'astrophysicien et celle de l'altiste Karine Lethiec, directrice artistique de l'ensemble, dans un dialogue qui reliait la création de l'univers et la création musicale. Reeves y évoquait les lois de l'univers, le jeu du hasard et de la nécessité, et sa relation personnelle à la musique et à la poésie.
La partie musicale reposait sur un effectif réduit, alto et accordéon, et parcourait des œuvres de styles et d'époques différents, de Jean-Sébastien Bach à Krzysztof Penderecki. Des projections sur grand écran montraient des images du cosmos. La soirée faisait partie de la dixième édition des rencontres « Science et humanisme », placée sous le thème « … de la beauté » ; nous racontons l'histoire de ce cycle de conférences dans notre article sur les rencontres.
Hubert Reeves, conteur du cosmos
Né à Montréal le 13 juillet 1932 et mort à Paris le 13 octobre 2023, Hubert Reeves était astrophysicien, spécialiste de la nucléosynthèse, c'est-à-dire de la formation des éléments chimiques dans l'univers. Docteur de l'université Cornell, il a fait l'essentiel de sa carrière de chercheur en France, au CNRS. Il est surtout connu du grand public pour ses livres de vulgarisation, à commencer par Patience dans l'azur, paru en 1981, et pour son engagement en faveur de la protection de la nature.
La scène ne lui était pas étrangère. Il avait participé à d'autres spectacles associant musique et astronomie, comme « Mozart et les étoiles », d'où provient la photographie qui illustre cet article. Son style, fait d'images simples et d'un humour discret, se prêtait bien à ces formes hybrides où la parole scientifique devient récit.
Musique et astronomie, une vieille histoire
L'idée que l'univers obéit à une forme d'harmonie musicale est très ancienne. La tradition attribue aux pythagoriciens la découverte des rapports numériques simples qui fondent les intervalles musicaux, l'octave, la quinte, la quarte, et l'intuition que les mouvements des astres pourraient obéir à des proportions semblables : c'est la « musique des sphères ».
Au début du XVIIe siècle, l'astronome Johannes Kepler reprend cette idée dans son Harmonices Mundi (1619), où il cherche des rapports harmoniques dans les vitesses des planètes. C'est dans cet ouvrage qu'il énonce la loi, connue aujourd'hui comme sa troisième loi, qui relie la période de révolution d'une planète à sa distance au Soleil. La science moderne a abandonné la musique des sphères, mais la métaphore est restée, et nombre de compositeurs et de vulgarisateurs y reviennent.
Le concert-lecture contemporain est l'héritier lointain de cette tradition. Il ne prétend pas démontrer quoi que ce soit, mais il crée un espace où l'émotion esthétique et la curiosité scientifique se nourrissent l'une l'autre.
Pourquoi l'alto et l'accordéon
Le choix d'un effectif aussi réduit n'est pas anodin. L'alto, instrument à cordes au timbre plus sombre que le violon, a une couleur proche de la voix parlée, ce qui en fait un partenaire naturel pour un récitant. L'accordéon, capable de tenir des sons longs et de varier l'intensité d'une note tenue, peut évoquer aussi bien l'orgue d'une église que le souffle. À deux, ils couvrent un large répertoire, de la transcription baroque aux écritures contemporaines, sans couvrir le texte.
Cette sobriété rejoint une autre tradition musicale de l'île, celle du chant a cappella : sur la paghjella et ses trois voix, voir notre article.
La science sur scène
Le spectacle d'Ajaccio illustre une tendance plus large : depuis plusieurs décennies, chercheurs et artistes multiplient les formats qui mêlent conférence, concert et projection. Ces formes répondent à un double constat. D'un côté, la conférence classique attire un public déjà convaincu. De l'autre, la musique et l'image touchent des spectateurs qui ne viendraient pas écouter un exposé. Le concert-lecture parie qu'en associant les deux, on peut faire passer, en une soirée, quelques idées fortes sur l'origine des éléments, l'âge de l'univers ou la fragilité de la biosphère.
Ce pari a ses limites : un spectacle ne remplace ni un cours ni un livre, et la beauté des images peut faire oublier la rigueur du propos. Mais lorsqu'il est porté par un scientifique comme Hubert Reeves, qui parlait de la Terre comme d'une planète à protéger autant qu'à comprendre, il prolonge une ambition que partageaient les rencontres ajacciennes : relier la connaissance et la responsabilité.
Ajaccio, scène d'été
Le palais des congrès d'Ajaccio, sur le front de mer, accueille régulièrement des spectacles et des congrès. Ce soir de juillet 2016, il servait de cadre à une forme rare dans la programmation estivale corse, plus souvent tournée vers les festivals de musique et la chanson. Sur la chanson populaire et sa grande figure ajaccienne, voir notre article sur Tino Rossi.
Sources
- Ensemble Calliopée, page « Terre, planète bleue à Ajaccio », présentation du concert-lecture du jeudi 28 juillet, Xes rencontres Science et humanisme.
- Union internationale pour la conservation de la nature, « In memoriam : Hubert Reeves (1932-2023) », octobre 2023.
- L'Encyclopédie canadienne, notice « Hubert Reeves ».
- Johannes Kepler, Harmonices Mundi libri V, Linz, 1619.
Musique & scènesLa paghjella
Trois voix d'hommes a cappella, un répertoire profane et sacré, une inscription Unesco en 2009 et une transmission fragile.
Musique & scènesTino Rossi et Ajaccio
Un enfant de la vieille ville devenu vedette nationale, dont le nom est inscrit sur le port d'Ajaccio.
Lettres, langue & idéesLes rencontres « Science et humanisme »
Dix étés de conférences grand public à Ajaccio, de la physique des particules à l'éthique, et pourquoi Wikipédia en parle encore.