Pascal Paoli et la Corse indépendante (1755-1769) : une constitution, une université, un exil

Lettres, langue & idées · · Publié le 2026-10-30

Église romane en pierre à clocher carré, sur une hauteur boisée de Castagniccia, sous un ciel bleu
L'église Santa Riparata de Morosaglia, en Castagniccia, le village natal de Pascal Paoli, où reposent ses cendres depuis 1889. Photo : Pierre Bona, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

En Corse, on l'appelle souvent U Babbu di a Patria, le père de la patrie. Son nom est celui de l'université de Corte, d'innombrables places et rues, et d'un musée dans son village natal de Castagniccia. Pascal Paoli a dirigé pendant quatorze ans une Corse indépendante de fait, dotée d'une constitution écrite, à une époque où presque toute l'Europe vivait sous des monarchies. Son histoire éclaire aussi celle d'Ajaccio, restée pendant tout ce temps hors de son autorité.

Un fils de la révolte contre Gênes

Lorsque Pascal Paoli naît à Morosaglia, en 1725, la Corse est une possession de la République de Gênes. Quelques années plus tard commence une longue insurrection contre l'administration génoise, et son père, Giacinto Paoli, figure parmi les chefs de la révolte. Lorsque celle-ci est provisoirement brisée avec l'aide de troupes françaises, Giacinto part en exil à Naples et emmène son fils cadet.

Pascal grandit donc loin de l'île, dans une capitale qui compte alors parmi les grands foyers des Lumières italiennes. Il y reçoit une formation militaire et sert dans l'armée du royaume de Naples. Cette double culture, celle d'un officier et celle d'un lecteur des philosophes, explique en partie l'État qu'il va tenter de construire.

1755 : un général et une constitution

Au printemps 1755, Paoli revient en Corse, où la guerre contre Gênes a repris. En juillet, une consulte, l'assemblée des représentants des communautés, l'élit général de la nation. En novembre, une nouvelle consulte réunie à Corte adopte une constitution écrite, rédigée en italien, alors langue écrite de l'île.

Le texte affirme que le peuple corse est maître de lui-même et organise le pouvoir entre une diète générale, formée de représentants élus des communautés, un conseil d'État et le général. On le cite souvent comme l'une des premières constitutions écrites de l'époque moderne. Il ne faut pas en faire pour autant une démocratie au sens actuel : les institutions reposent sur les notables des villages, et le général dispose d'un pouvoir considérable, en pleine guerre. Mais l'idée d'un gouvernement fondé sur la représentation de la nation est bien là, une génération avant les révolutions américaine et française.

Un État dans l'intérieur de l'île

De Corte, sa capitale, Paoli met en place les attributs d'un État : une justice, des impôts, une monnaie, une imprimerie et une gazette, une petite marine. Il fonde en 1765 une université à Corte, pour former sur place les prêtres, juristes et médecins dont le pays a besoin. Pour disposer d'un port sur la côte nord sans passer par les places génoises, il fait aménager celui de L'Île-Rousse.

Car l'autorité paoline ne s'étend pas à toute l'île. Les villes fortifiées du littoral restent aux mains de Gênes, puis de garnisons françaises installées par accord avec la République : c'est notamment le cas de Bastia, de Calvi et d'Ajaccio. La citadelle et la ville génoise que nous décrivons dans notre article sur la citadelle et la vieille ville d'Ajaccio ne seront jamais paolines.

L'expérience fascine l'Europe. Rousseau voit dans la Corse « un pays capable de législation » et commence en 1765 un projet de constitution pour l'île, que nous présentons dans Rousseau et la Corse. La même année, le jeune Écossais James Boswell rencontre Paoli ; son Account of Corsica, publié en 1768, fait du général un héros de l'opinion britannique.

1768-1769 : la fin de l'indépendance

Incapable de soumettre l'île, Gênes cède ses droits sur la Corse à la France par le traité de Versailles du 15 mai 1768. Les troupes françaises lancent la conquête. Après une première campagne difficile, elles écrasent les forces paolines en mai 1769 au pont de Ponte-Novu, sur le Golo. En juin, Paoli s'embarque pour l'exil avec une partie de ses fidèles.

Parmi ceux qui avaient combattu à ses côtés figurait un jeune notable d'Ajaccio, Charles Bonaparte, qui se rallie ensuite à la France. Son fils Napoléon naît à Ajaccio le 15 août 1769, trois mois après Ponte-Novu, dans une Corse devenue française.

Londres, le retour et la rupture

Paoli s'installe à Londres, où le roi George III lui accorde une pension et où il fréquente le cercle de Samuel Johnson, introduit par Boswell. Il y reste une vingtaine d'années.

La Révolution change la donne. En 1789, l'Assemblée nationale déclare la Corse partie intégrante du royaume et permet le retour des exilés. Paoli, accueilli avec honneur à Paris, rentre dans l'île en 1790 et prend la tête de son administration. Mais les relations avec Paris se dégradent avec la radicalisation de la Révolution. En 1793, la Convention le décrète d'arrestation ; Paoli rompt avec la France. Les Bonaparte, passés dans le camp opposé, fuient l'île pour le continent.

Paoli se tourne alors vers la Grande-Bretagne. En 1794 naît un royaume anglo-corse, doté d'une constitution, mais c'est un vice-roi britannique, Gilbert Elliot, qui gouverne, et Paoli est vite écarté. Il quitte définitivement la Corse en 1795 et meurt à Londres le 5 février 1807.

Où rencontrer sa mémoire aujourd'hui

Lire Paoli sans le figer

Paoli est devenu une figure tutélaire, invoquée par des courants politiques très différents, ce qui pousse aux raccourcis. Les historiens rappellent l'importance de la guerre civile entre Corses dans les années paolines, la dureté de la répression contre ses adversaires, le poids des notables et la place limitée des femmes et des plus pauvres dans les institutions. Ils soulignent aussi la nouveauté réelle du projet : un gouvernement fondé sur une constitution écrite, une université, une presse, et l'ambition de faire de la Corse une nation politique. C'est cette tension qui rend sa figure toujours vivante.

Sources