Filitosa : les statues-menhirs de la vallée du Taravo et ce qu'on en sait vraiment

Dans la basse vallée du Taravo, au sud d'Ajaccio, des visages de granit sortent de l'herbe autour d'un olivier. Les statues-menhirs de Filitosa sont devenues l'une des images les plus connues de la préhistoire corse, reproduites sur les affiches, les livres scolaires et les cartes postales. Leur célébrité a aussi entraîné une part de légende. Ce que l'on sait du site, d'où vient cette connaissance et ce qui reste discuté : voici de quoi le visiter les yeux ouverts.
Un éperon au-dessus du Taravo
Filitosa se trouve sur la commune de Sollacaro, en Corse-du-Sud, dans la vallée du Taravo, l'un des fleuves côtiers qui se jettent dans le golfe de Valinco. Le site occupe un petit éperon rocheux, long d'un peu plus d'une centaine de mètres, qui domine un ruisseau et la plaine alentour. Ce n'est pas un champ de pierres isolé : c'est un lieu habité pendant des millénaires, du néolithique jusqu'à l'époque romaine, et aménagé à plusieurs reprises.
On y distingue plusieurs ensembles : une enceinte qui ferme l'éperon, ce que l'on appelle en Corse un castellu ; trois monuments circulaires, que les archéologues désignent comme « torréens », placés à l'est, à l'ouest et au centre du site ; des abris sous roche ; et, en contrebas, les statues-menhirs aujourd'hui dressées le long du parcours de visite.
Une découverte d'après-guerre
Pendant longtemps, le lieu était envahi par le maquis et considéré localement comme les restes d'un ancien couvent. En 1946, Charles-Antoine Cesari, propriétaire du terrain, repère des pierres sculptées. L'écrivaine britannique Dorothy Carrington, installée en Corse et qui consacrera plus tard plusieurs livres à l'île, contribue à attirer l'attention des archéologues.
Les fouilles sont menées à partir du milieu des années 1950 par Roger Grosjean, chercheur au CNRS, et se poursuivent jusqu'au début des années 1970. Elles mettent au jour les monuments circulaires et des dizaines de fragments de monolithes, dont plusieurs statues-menhirs brisées, retrouvées pour certaines remployées dans les maçonneries du monument central. Le site est protégé au titre des monuments historiques par deux arrêtés de classement, le premier du 4 décembre 1967, le second du 10 décembre 1980, qui couvrent des parcelles différentes ; la notice correspondante figure dans la base Mérimée du ministère de la Culture.
Lire une statue-menhir
Un menhir est une pierre dressée, sans décor. Une statue-menhir est un menhir auquel on a donné forme humaine : la tête se détache par un épaulement, le visage est indiqué par l'arcade des sourcils, le nez, parfois le menton. À Filitosa, plusieurs statues portent en outre des armes sculptées en léger relief. La plus célèbre, dite Filitosa V, haute de près de trois mètres, porte une longue épée verticale et un poignard ; d'autres montrent ce qui a été interprété comme des baudriers, des cuirasses ou des éléments de casque.
Quelques conseils pour les regarder sur place :
- Chercher la lumière rasante : en fin d'après-midi, les reliefs peu profonds apparaissent beaucoup mieux qu'à midi, quand le soleil écrase le granit.
- Faire le tour de chaque pierre : certaines statues portent des détails au dos, comme une ligne d'échine ou des éléments d'équipement.
- Distinguer les époques : les menhirs simples, les statues sans armes et les statues armées ne sont pas forcément contemporains ; la statuaire corse a évolué sur une longue période.
- Repérer les fragments : les morceaux posés près du monument central rappellent que beaucoup de statues ont été cassées et réutilisées dès l'Antiquité.
Le site de Filitosa se présente lui-même comme le plus grand centre de l'art statuaire corse, avec une apogée au IIe millénaire avant notre ère. Il n'est pourtant pas le seul : d'autres statues-menhirs ont été trouvées ailleurs en Corse-du-Sud, notamment dans la région de Sartène, et en Sardaigne voisine.
Une thèse célèbre, aujourd'hui abandonnée
Roger Grosjean a proposé de Filitosa une lecture très narrative, longtemps reprise dans les guides. Selon lui, les statues armées représentaient des envahisseurs, les « Torréens », venus de la mer à l'âge du bronze ; les populations locales auraient sculpté leurs ennemis, avant d'être vaincues ; les Torréens auraient ensuite brisé les statues et en auraient réutilisé les fragments pour bâtir leurs monuments circulaires. Il a même rapproché ces guerriers des Shardanes, l'un des « peuples de la mer » mentionnés par les sources égyptiennes.
Cette reconstruction a été contestée par les travaux ultérieurs, notamment ceux de François de Lanfranchi, de Michel-Claude Weiss et de Gabriel Camps. Les chercheurs ont montré que la culture des monuments torréens s'inscrit dans une évolution interne à la Corse, en lien avec les autres îles de la Méditerranée occidentale, plutôt que dans l'arrivée brutale d'un peuple étranger ; le rapprochement avec les Shardanes n'est plus retenu. Les statues armées sont plutôt lues comme des représentations de personnages importants de la société locale, sans que l'on sache s'il s'agit d'ancêtres, de chefs ou de figures religieuses. Si un panneau ou un guide vous raconte la guerre entre statuaires et envahisseurs, vous saurez qu'il s'agit d'une hypothèse ancienne.
Le mot « torre » prête lui-même à confusion : ces monuments circulaires de l'âge du bronze n'ont aucun rapport avec les tours génoises du littoral, bâties près de trois mille ans plus tard pour surveiller la mer.
Un site privé, classé et ouvert à la visite
Filitosa reste sur des terres privées, gérées par la famille qui a fait connaître le site, et la protection au titre des monuments historiques impose que toute intervention sur les vestiges soit autorisée et suivie par les services de l'État. La visite est payante ; elle comprend le parcours en plein air et un petit musée qui présente du mobilier archéologique et des fragments de statues. Le site ouvre à la belle saison, en général d'avril au début de novembre : il vaut mieux vérifier les dates et horaires avant de partir. Filitosa figure aussi sur la liste des cent sites historiques d'intérêt commun méditerranéen établie dans le cadre de la convention de Barcelone.
Depuis Ajaccio, il faut compter un peu plus d'une heure de route vers le sud, par la route de Propriano puis la vallée du Taravo. Aucun transport en commun ne dessert directement le site ; notre article sur les déplacements en Corse détaille les options pour qui n'a pas de voiture. La visite se combine facilement avec une journée sur le golfe de Valinco.
Ce que Filitosa dit de la Corse
Filitosa rappelle que l'histoire de l'île ne commence pas avec Gênes. Bien avant la citadelle d'Ajaccio et les tours du littoral, des sociétés insulaires ont dressé des pierres, fortifié des éperons et représenté leurs morts ou leurs chefs avec un art qui ne doit rien à l'extérieur. Le site montre aussi comment une découverte récente peut produire, en quelques décennies, un récit qui s'impose au public puis se défait sous l'effet de nouvelles fouilles. Les pierres, elles, n'ont pas changé : c'est notre façon de les lire qui a évolué.
Une visite réussie tient en peu de chose : venir hors des heures les plus chaudes, prendre le temps de faire le tour de chaque statue, et garder à l'esprit qu'un visage de granit de près de trois mille cinq cents ans n'a pas fini de livrer son sens.
Sources
- Ministère de la Culture, base Mérimée, notice PA00099120, « Site préhistorique de Filitosa », Sollacaro (Corse-du-Sud), arrêtés de classement du 4 décembre 1967 et du 10 décembre 1980.
- Agence de développement touristique de la Corse, fiche « Site de Filitosa » (période d'ouverture, présentation du site et du musée), consultée le 2 novembre 2026.
- « Filitosa », Wikipédia (découverte, fouilles de Roger Grosjean, description des statues-menhirs et des monuments, consulté le 2 novembre 2026).
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